Ours, cerf, cochon, vache, chat, poule, âne, papillon, mouche. Cet inventaire n'est signé ni La Fontaine ni Prévert mais constitue le noyau de l'exposition «Comme des bêtes» au Musée vaudois des Beaux-Arts.
«Pour nous, l'animal est essentiel, vivant, comme nous, déclare Bernard Fibicher. Depuis la description du génome humain, la génétique nous a montré que la distance entre l'homme et l'animal est quasi nulle. Différence, ressemblance, cette très ancienne question sur une limite peu claire se pose de manière accrue du fait du développement scientifique.»
Le nouveau directeur du Musée vaudois des Beaux-Arts est aussi commissaire de «Comme des bêtes». Cette exposition au titre équivoque offre un foisonnement documentaire de près de 200 œuvres de collections du musée et privées, conjuguées sur tous les médias (beaucoup de vidéos) autour de la représentation animalière à travers les cultures, du 17e siècle à nos jours, avec une forte représentation contemporaine et extra-européenne, notamment chinoise.
Neuf salles emblématiquesMalgré son thème accrocheur, cette exposition exigeante n'a rien de racoleur. On entre dans le gras du sujet avec le cochon, figure (reflet?) à la fois de richesse, d'impureté et de lubricité. (Anker, Auberjonois, Balthus, Biéler, Bonnard, Rembrandt, Steinlen ou Vallotton voisinent avec Duan Zhengqu, Katharina Moessinger ou Paul McCarthy).
Plus fort est le contraste offert par la deuxième salle, vaste et blanche comme une église, consacrée au cerf magnifique et sanguinolent, à la fois messager biblique et victime de la curée des chasseurs. Une immense installation signée Erick Swann d'un cerf blanc piégé dans la glace occupe l'espace face à un vitrail de saint Hubert du début du 20e siècle.
On passe ensuite à l'ours, du roi des animaux à la bête de foire, en passant par la peluche de nos imaginaires d'enfant. Par exemple, ce symbole de la ville de Berne a été remplacé (en 2005) par un panda sur les drapeaux de la ville fédérale par l'artiste chinois Zhao Bandi pour une installation en vue des JO de Pékin.
Sa version polaire rend sa noblesse au plantigrade duveté de blanc, marchant dans le goudron avec une plante tropicale plantée sur le dos, symbole de la lutte contre le réchauffement, par Mark Dion («Iceberg and palmtrees», 2007).
On passe ensuite avec humour et bonhomie à la vache, aux mille facettes du chat, puis à notre ambivalence face à l'âne. Explication de Bernard Fibicher: «Buté et intelligent, l'âne représente en même temps la sagesse et l'ignorance. Goya le montre en inversion symbolique comme un professeur qui enseigne aux humains, une sorte de polyvalent.»
Viennent ensuite la poule, cet oiseau interdit de vol, la mouche (harcelante comme dans la vidéo «Yoko Ono Fly», 1970) et le papillon, symbole de la métamorphose.
Une sorte de miroir«Ce qui m'intéresse ce sont tous les produits culturels qui montrent des animaux, nobles ou non, relève Bernard Fibicher. Peu d'artistes représentent des animaux dans un intérêt purement naturaliste, mais la plupart les utilisent pour parler de l'homme en nous tendant une sorte de miroir.»
Cruelles, cocasses, tendres, tragiques, kitsch, poétiques, ces visions multiples posent, chacune à sa façon, le même questionnement sur notre condition. «L'exposition s'inscrit dans une série de thèmes qui m'intéressent et intéressent aussi un large public, car ils touchent à notre existence, à l'universalité», poursuit Bernard Fibicher.
«On a choisi des animaux de chez nous, excluant toute approche exotique. Il en fallait des petits, des gros, des sauvages, des domestiques, des importants en histoire de l'art ou des insignifiants.» Et le meilleur ami de l'homme? «Plutôt que le chien, j'ai opté pour le chat, plus intéressant au niveau iconographique et psychologique, tandis que le chien est toujours beau et fidèle, et c'est tout.»
«De même, au cheval, sauvage, puissant, magnifique, j'ai préféré l'âne, beaucoup plus varié dans ses expressions, et l'utilisation qu'on en a faite dans l'histoire de l'art.»
Le monde à l'enversBernard Fibicher avait fait sensation en 2005 au Musée de Berne avec une exposition sur la mort, dont le grand public avait surtout retenu le «scandale» d'un foetus greffé sur le corps d'une mouette et conservé dans du formol.
De même à Lausanne, le débat sur la relation entre l'homme, l'animal, la bestialité et la cruauté a été monopolisé par une vidéo de l'artiste chinois Xu Zhen fracassant un (cadavre de) chat sur le sol.
Une association valaisanne a ouvert la chasse en demandant la censure de cette vidéo «inacceptable». Plainte rejetée en première instance, mais qui reflète à son tour nos dysfonctionnements. Si l'initiative de la Protection des animaux pour instituer des avocats pour les bêtes aboutissait, Bernard Fibicher n'aurait qu'à bien se tenir.